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TUN : Le CS Chebba ne lâche pas Jary (Enquête)

AVEC BBC

Dans une longue enquête menée par Philippe Auclair et Piers Edwards, relayée par le bihebdo algérien BOTOLA, la BBC revient sur l’affaire de la CS Chebba (Tunisie) suspendu par la Fédération tunisienne de football (FTF) présidée par Wadie Jary. L’affaire passera devant le TAS de Lausanne, le 6 mai prochain. – Morceaux choisis.

La Fédération Tunisienne de Football (FTF) et son président Wadie Jary ont volontairement induit en erreur la plus haute autorité de justice sportive, le Tribunal arbitral du sport (TAS), selon les déclarations d’un club au centre d’une suspension controversée. Le Croissant Sportif Chebbien (CS Chebba), suspendu par la FTF en octobre dernier, assure que celle-ci a déposé au TAS une traduction erronée pour s’assurer que sa sanction ne soit pas annulée. Après avoir terminé huitième la saison 2019-2020 pour ses débuts en Ligue 1, le club a été suspendu un an et relégué en 4e division en octobre dernier – officiellement, pour ne pas avoir rempli les formalités d’inscription à temps pour la saison 2020-2021. Après le rejet du TAS, le 30 novembre, de la demande de sursis à l’exécution du CS Chebba, lors d’un jugement préliminaire avant le lancement de la nouvelle saison tunisienne, des émeutes ont éclaté dans la petite ville méditerranéenne. Épris d’un grand sentiment d’injustice, les manifestants ont brûlé des pneus et jeté des pierres aux policiers qui ont répliqué par des gaz lacrymogènes. « Jary ne m’a pas seulement puni moi, il a puni le club, toute la ville, la jeunesse de Chebba » explique à BBC Sport Afrique, Taoufik Mkacher, le président du CS Chebba. Au mois de mai, le TAS rendra un jugement définitif sur l’affaire qui divise le football tunisien… Interrogé par la BBC, Jary n’a pas répondu aux accusations du CS Chebba qui a déposé une plainte au pénal contre lui, mais le nouveau membre du Comité exécutif de la Confédération Africaine de Football (CAF) a nié toute faute durant ses neuf ans à la tête de la FTF.

Pourquoi le CS Chebba a-t-il été suspendu ?

Le CS Chebba assure que sa suspension, décidée par le bureau fédéral de la FTF, le 17 octobre 2020, était une décision politique. Selon lui, la suspension était en fait une punition suite aux déclarations du président du CS Chebba, Taoufik Mkacher, début
2020. Mkacher a publiquement dénoncé, à plusieurs occasions, un manque de transparence au sein de la gestion financière de la FTF, a appelé à un audit indépendant de la FTF, et s’est plusieurs fois opposé à Jary. «Vous n’avez pas le droit de critiquer la FTF en Tunisie», assure Mkacher. «Depuis le 14 janvier [ndlr : 2011, le jour où le Président Ben Ali le Président de la République, le chef du gouvernement, les ministres, tout le monde, sauf Wadie Jary». «Nous étions dirigés par un dictateur en Tunisie [ndlr : Ben Ali] – aujourd’hui, nous avons un dictateur du sport. On ne peut plus continuer comme ça». Responsable de la FTF depuis 2012, Wadie Jary est devenu membre du Comité exécutif de la Caf, le mois dernier. «J’ai lu le rapport 2018 des affaires financières de la FTF, j’ai constaté des infractions au-delà du domaine de l’imaginable et suggéré un audit de la FTF. Depuis ce jour-là, nous sommes à couteaux tirés». Selon Mkacher, son club a été sanctionné par la FTF à sept occasions différentes, et jusqu’ici, aucun appel n’a été jugé.

«Fraude, falsification et parjure»

Le 9 février 2021, le CS Chebba a déposé une plainte pénale au Tribunal de première instance de Tunis contre Jary, le Secrétaire général de la FTF Wajdi Awadi et le traducteur Anouar Sediri pour fraude supposée, falsification de documents et parjure. Selon la plainte examinée par la BBC, le club déclare que la FTF a délibérément traduit incorrectement pour le TAS, de l’arabe au français, sa décision du 17 octobre à l’encontre de Chebba. Le nœud du litige se trouve dans un seul mot : « suspension » qui fut traduit en français par « mise en inactivité ». Un point déterminant puisque, selon les statuts de la FTF, la suspension d’un club constitue une punition qui ne peut être infligée qu’à la suite d’une Assemblée générale. La FTF n’ayant pas tenu d’Assemblée générale, selon le club, elle n’avait donc pas le pouvoir statutaire de suspendre le CS Chebba. (La décision de mise en inactivité d’un club – dont l’objet est d’aider un club en difficulté à mettre de l’ordre dans ses affaires sans mettre en danger son statut – peut être prise par le Bureau fédéral de la FTF sans qu’une telle assemblée ne se tienne). Le CS Chebba a entrepris de faire retraduire de l’arabe au français la décision originelle de la FTF par trois traducteurs assermentés. Ils ont tous utilisé le mot « suspension» dans leur traduction, et non « mise en inactivité ». En novembre dernier, Mkacher a rendu visite à Sediri, le traducteur qui avait certifié la traduction française remise au TAS par Awadi, le SG de la FTF. En présence d’un huissier de justice, dont la BBC a lu le rapport de conversation, Sediri a retraduit la décision et a cette fois utilisé le terme «suspension».

Jary pourrait-il avoir des problèmes avec la FIFA ?

L’instance dirigeante du Football mondial est déjà au courant de plusieurs accusations portées contre la gestion de Jary de la FTF, après que le ministre tunisien des Sports de l’époque a fait part de certaines préoccupations, dans une lettre détaillée à la Secrétaire
générale de la FIFA, Fatma Samoura, en octobre 2018, soit un mois après la sortie du rapport gouvernemental. Selon les mots écrits par la ministre des Sports de l’époque, Majdouline Cherni, le Bureau fédéral de la FTF, dont Jary à sa tête, a : «failli à ses
devoirs et ses obligations en violant les lois internes du pays, les Statuts, Règlements et code éthique de la FIFA, ainsi que la charte olympique». «La FIFA a été informée de la série d’accusations portées contre la FTF», a admis un porte-parole de la FIFA à BBC Sport Afrique. I-Watch a soulevé des «soupçons de malversations » à l’encontre de Jary dans une lettre adressée au président de la Fifa, Gianni Infantino, en novembre. «La FIFA a demandé à la FTF sa position sur ces accusations et une réponse a été envoyée à la ministre des Sports de l’époque, clarifiant le fait que plusieurs des allégations impliquaient des questions de gouvernance qui étaient traitées en concordance avec les réglementations de la FIFA». Fin février, la FIFA a conduit un audit de la FTF. Parallèlement, la Commission d’Éthique de la FIFA a reçu des plaintes contre la FTF, mais un porte-parole de l’instance a déclaré ne pas pouvoir commenter «si oui ou non une enquête était en cours». «Toute information que la Commission d’Éthique de la FIFA pourrait vouloir partager sera communiquée en fonction de leurs indications », a fait savoir un porte-parole de la FIFA… La BBC a envoyé plus de 30 questions à Jary, couvrant un ensemble de sujets. «Je nie catégoriquement et radicalement toutes les allégations et accusations objets de vos questions», a répondu dans un e-mail l’homme âgé de 48 ans. D’ici un mois, le Tribunal arbitral du sport statuera sur le litige qui oppose le club de la ville côtière et la puissante FTF, et pourrait inciter, par ses conclusions, un changement de direction dans la gestion du football tunisien.

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