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ALG : Djamel Belmadi : « Ce sont des héros ! » (exclusif)

Nazim Bessol

Avril 1958, dix footballeurs professionnels algériens ont quitté
clandestinement par petits groupes, guidés par les militants du Front de Libération Nationale (FLN), la France et la Principauté de Monaco. Après un voyage mouvementé dans plusieurs pays européens, ils ont rejoint la Tunisie pour former l’équipe de l’Algérie combattante. Durant quatre années, elle allait ecrire, la plus belle page de l’histoire du football national. Le sélectionneur national Djamel Belmadi l’a prise comme exemple pour le groupe champion d’Afrique en Égypte en 2019. Il en parle avec beaucoup d’émotions lors de l’entretien exclusif qu’il a accordé à partir de Doha à NAZIM BESSOL.

Que représente pour vous l’équipe du FLN ?

Avant ma prise de fonction, j’avais, entre guillemets, diagnostiqués comme problème en vigueur et donc à résoudre, ce côté historique. Pas spécialement pour cette équipe ou le groupe, mais plutôt sur toute la période où j’ai connu l’Équipe Nationale et par la suite, tout son itinéraire grâce aux informations que j’aies
pu recueillir. En fonction de toutes les générations, je me suis interrogé sur l’importance ou la valeur qu’il lui avait été accordée. Comme par exemple, jusqu’à quel point était-elle estimée ? Il m’était impossible de débuter quoique ce soit, si j’entrevois un désaccord sur la place de cette Équipe Nationale et la capacité
d’investissement qu’on était capable de lui fournir ? Il était évident pour moi, de démarrer par le commencement.

Et quel était justement le point de départ ?

J’étais convaincu que le commencement ne pouvait se faire qu’avec cette génération [l’équipe du FLN – NDLR]. Ce sont ces hommes avec un grand ‘H’ qui ont pris leur destin entre leurs mains. Ils ont réalisé une action absolument héroïque qui de nos jours nous parlent presque comme un roman. Une histoire très
ancienne marquée du sceau du patriotisme de l’audace et de la générosité. Malheureusement, cette histoire contraste avec ce qu’est devenue notre Algérie.

Que voulez-vous dire ?

Permettez-moi de sortir des sentiers battus pour aller au-delà du football. Je dis contraste parce qu’aujourd’hui, malheureusement, qu’est devenue notre Algérie ? Je parle de façon plus générale. Les gens ont du mal à croire que des Algériens courageux fières avec une idée qui dépassait l’entendement, incroyablement surréaliste ont été capables de sacrifier leur carrière, leur cocon, leur confort, peutêtre souvent au péril de leur vie. Des Algériens animés d’un esprit de sacrifice qui prend toute sa force et sa valeur dans l’action et peut-être même que le terme n’est assez fort. Ils ont été solidaires et mis en place une stratégie, une logistique pour un idéal. Le résultat est tout simplement exceptionnel

En quoi cette équipe et sa stratégie vous a inspiré ?

Je connaissais, plus au moins, l’histoire de cette équipe du FLN et en la racontant aux joueurs, j’ai découvert certaines choses qui m’ont donné encore plus d’admiration envers ces hommes-là. Pour moi, ce sont de véritables héros, comme il en existe peu dans ce monde contemporain, ou dans l’histoire. Ils ont réalisé quelque chose de grand à travers le sport. Ils se sont sacrifiés sans trop réfléchir, ou plutôt en réfléchissant, en réfléchissant beaucoup d’ailleurs, parce que lorsque je vois comment ils se sont enfuis de France, ça me rappelle un film que je vous conseille et à vos lecteurs, un film que j’aime beaucoup «la Grande évasion».

Vous faites le parallèle avec ce célèbre film, pourquoi ?

J’apprécie effectivement ce film avec de très grands acteurs, Steve McQueen, Charles Bronson… C’est l’histoire de soldats américains recroquevillés dans un camp de concentration, lors de la seconde guerre mondiale. Sauf qu’à l’inverse, les nôtres, nos héros, nos aînés ont réussi. Il m’est apparu donc, incontournable de démarrer avec le groupe par le commencement en expliquant ce qu’est l’Algérie. Ce que ces footballeurs professionnels ont réalisé pour que nous soyons aujourd’hui confortablement installés, à Sidi Moussa, tranquillement, pour préparer des matchs et jouer avec cet écusson cet étendard, le drapeau qui est le nôtre et notre hymne national. Tout cela qui montre bien le chemin parcouru et que
des générations entières ne peuvent oublier.

Justement, comment avez-vous «utilisé» cette fabuleuse épopée de l’équipe du FLN ?

C’était le 8 septembre 2018, lors de la première prise de contact avec les joueurs. Après le dîner, on a assisté à un reportage «spécial équipe du FLN», nos libérateurs, version football. Et évidemment on s’en est totalement mais totalement inspiré. L’idée était de créer cette interrogation : Que penser ? Voilà des gens qui sacrifient tout pour un idéal. Ils se sont éloignés ou coupés de leur famille, femme, enfants… Ils tout abandonné, travail, maisons et biens … tout absolument tout, pour que nous puissions être libres, indépendants et qu’on puisse être aujourd’hui dans notre pays  ses mauvais côtés. Mais ça reste notre pays. Donc s’en inspirer était indispensable et incontournable.

Comment ce message a été reçu par les joueurs ?

On avait décelé chez les joueurs et c’était à mes yeux un des principaux problèmes : un investissement à géométrie variable. Un point sur lequel il fallait insister à mon sens. Leurs réactions étaient multiples, mais tous découvraient la fabuleuse histoire de l’équipe du FLN. Il y avait des larmes… A la fin de ce reportage, il y a eu une forme de silence. On attendait des réactions, mais on sentait qu’il y avait une sorte de pudeur. Il y avait évidemment des gorges nouées !

Comment avez-vous accueilli ces réactions ?

Pour moi, ce fut un déclic. Il fallait faire une petite synthèse, parce que le reportage avait tout dit et chaque mot en plus n’aurait été qu’un rajout. Le lendemain nous avons eu accès au travail sur leur investissement : le rapport à l’Algérie, à l’équipe nationale. Sur le fait que ce serait trahir nos aînés qui se sont tellement sacrifiés,
que de ne pas se donner à 100%. La majorité a compris, mais certains ont été un peu moins sensibles. Pour moi, ces joueurs avaient un problème avec leurs coeurs. Si à partir de ce reportage, on n’est pas pleinement touché, pleinement concerné, pleinement motivé, c’est qu’il y a un vrai souci avec la compréhension de ce qui est l’Équipe Nationale algérienne.

Peut-on dire qu’il y a une similitude entre l’équipe championne d’Afrique et celle de 1958 ?

Avril 1958 a été notre top départ et nous avons construit autour de cette date. Pour ce qui est des similitudes entre ces deux équipes, je dirais que nous avons essayé de mettre en place les valeurs, telles que la motivation, la combativité, l’investissement de groupe, l’unité, la famille … Un peu similaire à ce que nos aînés ont connu en se regroupant à Tunis. Des valeurs sur lesquelles nous avons
énormément misé. Dire que durant la CAN nous en avons parlé, serait mentir Tout a été fait au début avec des rappels, lorsque le besoin se faisait sentir.

Quelles sont les joueurs de l’équipe du FLN que vous n’avez pas vu jouer mais qui vous ont inspiré grâce aux médias ou à votre entourage ?

Nous avons souvent tendance à citer cinq à six noms tels Zitouni, Mekhloufi, Bentifour… C’est certainement les plus connus de l’époque, mais il y a également les Arribi Mokhtar, Kaddour Bekhloufi, Boumezrag, Kermali … sont également des héros, vraiment des héros. Et puis, il y a ceux qui les ont rejoints par la suite à Tunis. Ils ont tous la même importance, parce qu’ils ont tous le même degré d’investissement. Nous leur souhaitons longue vie à ceux qui sont de ce monde-la et ceux qui sont morts, on dit Allah Yerhamhoum et puisse Dieu les accepter dans Son vaste Paradis. J’espère enfin, que notre gouvernement ne pensera jamais faire assez en les honorant. En ce qui nous concerne, nous essayons juste d’être les dignes héritiers de leur mémoire et de leur histoire. C’est ce que je ressens et ce que j’essaye de partager avec les joueurs.

Pensez-vous que le message est passé ?

Parfaitement. Les joueurs ont plus qu’assimilé. Je pense qu’il fallait juste leur faire apprécier le fond et évidement la forme de l’histoire de l’équipe du FLN. Et comment ils ont tous atterri à Sidi Moussa. J’étais persuadé qu’ils allaient être touchés par rapport à ça. Bref, je dirais : honneur et grand… grand respect à tous ces messieurs et si vous en avez certains au téléphone même si je ne les connais pas, même si je ne les ai jamais vus, n’oubliez jamais de leur passer le grand Salam de ma part et surtout mes respects. Dommage qu’on soit tous confiné, car
j’aurais bien évidemment aimé être en Algérie en cette périodelà, pour un éventuel hommage.

Entretien réalisé par téléphone de Doha,
par NAZIM BESSOL

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